














Irréversibles abstractions – Dissolution des mondes flottants
2023
Installation de Jean-Marc Chomaz et Tania Le Goff – Musique de Vincent Rouchon
L’équilibre ultime pour un système isolé consiste en la dispersion complète et irréversible de son énergie initiale équitablement sur tous les degrés de liberté du système. Cette dispersion est appelée entropie. Son augmentation oriente l’écoulement du temps, rendant le retour à l’état d’origine impossible.
Les deux bassins de l’installation Irréversibles Abstractions – Dissolution des mondes flottants mettent en œuvre cette dispersion entropique par la dissolution simple et irréversible de blocs de sel et de caramel. La surprise est que l’évolution vers l’uniformité complète n’est pas un effacement progressif et continu mais une suite de métamorphoses créant toute une cosmologie de formes dynamiques, abstraites et éphémères. Cette suite pourrait être vue comme un refus du non-être, un chemin repoussant à l’infini le néant qui en est la limite.
On pourrait penser que ces deux pièces représentent des vanités modernes et abstraites, belles comme le sont les fleurs qui se fanent, ou les feuilles de l’automne que le vent emporte. Mais ici les métamorphoses s’enchaînent à l’infini, itérations de plis et replis faisant de la dissolution une expérience sublime et sensible de l’irréversibilité, une abstraction tangible de l’odyssée du temps espace.
Dans le premier bassin, un bloc de sel gemme extrait de couches géologiques profondes libère, en se dissolvant, le récit ancien de cet océan asséché dont il est la mémoire. Les échantillons proviennent des rebuts d’un laboratoire d’étude des stockages souterrains. Dans une strate de halite, une cavité est creusée en injectant de l’eau pour dissoudre le sel. Elle est ensuite utilisée pour stocker temporairement de l’essence ou définitivement des déchets. Dans le cas de produits radioactifs, le projet est de sceller leur destin dans des couches à plus de 1000 mètres de profondeur, le sel formant une gangue étanche en fondant autour d’eux. Ici les échantillons sont libérés du questionnement scientifique et semblent revenir dans le cycle géologique en retrouvant l’océan primordial.
Le second bassin convoque les imaginaires des contes, de la cuisine et des jeux d’enfants en construisant à l’aide de simples planches de bois, des histoires fantastiques. Dans ce monde fabuleux, les blocs de caramel, en fondant, entraînent les courants d’un océan miniature. L’eau sucrée, plus lourde que l’eau claire du bassin, plonge vers les profondeurs.
Ces océans imaginaires, animés par la fonte des blocs de caramel ou de sel, ressemblent aux nôtres dont la circulation profonde, dite thermohaline, est animée par les eaux tropicales salées qui se dirigent vers le nord portées par les courants de surface. Refroidis aux hautes latitudes, ces eaux plongent dans les profondeurs de l’océan dans un labyrinthe de courants lents qui les ramèneront à la surface après un millénaire.
Les deux bassins inventent des histoires parallèles, l’une nacrée, l’autre terreuse. Une tension se crée entre froideur d’un artéfact de laboratoire et intimité gourmande de la cuisine, entre rigueur d’un protocole scientifique et plaisir des jeux d’eau enfantins. À travers une multitude d’échelles de Temps-Espace les courants éphémères nous invitent à un voyage imprévisible vers la dissolution parfaite.
Crédits Photo JMC, O. Di Pizio et O. Gaulon